L’IA et l’éducation , l’exception française ?

Alors oui je fais dans le titre sensas’, parce que je viens de prendre connaissance d’un graphique issu de l’enquête TALIS et il me questionne (merci au passage au café pédagogique d’où est sorti celui-ci.).

Face à l’enquête TALIS, notre prudence française face à l’IA est-elle une forme d’arrogance intellectuelle ?, ou une forme de sagesse collective ?

I. La défiance française : héritage culturel ou résistance salutaire ?

N’est-ce pas là une exception française ? A l’image de notre cinéma français, qui était est une exception mondiale avec des financements publics pour permettre de mettre en avant des projets pas bankables mais pourtant essentiels à notre culture.
Notre cinéma est souvent celui qu’on mérite, pas forcément celui qu’on veut (par confort ou facilité ) et il nous pousse à réfléchir.
Peut-être en va-t-il de même avec l’IA : la société (le monde de la Tech) nous propose ce qu’elle peut vendre, pas forcément ce dont l’éducation a besoin.

Ne faut-il pas y voir simplement cela? les érudits français qui prennent de la distance avec les IA, précisons les IA (basées sur du machine learning), voire même les LLMs.
Les arguments de la défiance sont nombreux :

  • Un prof est un sachant, point besoin de machine (oui c’est un peu la position qu’on a envie de prendre et moi le premier, on a fait des études et on sait),
  • Un manque de fiabilité (toutes les enquêtes le montrent, dont la dernière avec France Info)
  • L’homogéinisation de la pensée,
  • L’endettement cognitif,
  • Absence de confrontation à la friction cognitive essentielle pour l’apprentissage.
  • Développement des biais de représentation.

Cette méfiance, associée (à tort ou à raison) à notre culture française, peut être vue comme une résistance éclairée. Mais elle peut aussi masquer un certain retard, voire une frilosité face aux transformations en cours.
D’où une deuxième lecture possible…

II. Les promesses et limites réelles de l’IA dans nos métiers.

Ou alors, on est en retard, on ne prend pas la mesure de la technologie qui peut nous :

  • faire gagner du temps,
  • corriger nos fautes d’orthographe et même proposer des tournures de phrases permettant de mieux exprimer nos idées.
  • nous permettre d’être efficace plus facilement ( rapidité d’écriture)
  • permettre de répondre au besoin croissant de différenciation et d’individualisation ( je n’aime pas le dernier terme, il me renvoie à l’individu, or je préfère faire société…).
  • produire des images pour illustrer nos propos,
  • rendre plus abordables ou plus attrayant les notions à travailler avec des illustrations explicatives

M’étant penché sur la question depuis presque 2ans, j’ai eu la hype, ce moment déraisonné où l’on voit la Terra incognita s’étendre devant soi, et de se dire que des nouveaux possibles sont à portée de main…
Comme toujours, les désillusions arrivent, et en masse :

La didactique appartient « encore » à l’Homme. Certains me diront que ça permet de générer des quantités d’exerices ou de cours, des corrigés etc… mais qu’il faut relire, corriger, réadapter. Pascal Picq disait que toute évolution ne conduisait pas à moins de travail, mais à un déport de celui-ci, je crois assez à cela, on va devenir expert en relecture, mais relire ne permet pas d’innover, et l’IA n’innove pas car elle ne peut que générer ce qu’elle a absorbé.

En conséquence, un LLM est entrainé à manipuler du texte, il le fait bien.
Il est bon pour « remanier un texte », le rendre accessible à des allophones, ou des élèves « dys » ou « peu lecteurs « . Mais attention il ne l’est certainement pas pour donner des « nouvelles » idées, il donne du réchauffé voir du déformé, cela génère (IA générative)

III. Les bots : entre promesse sociale et mirage technologique

Sur ce point, je suis très partagé, je ne parviens pas à chosir un camps, je vais rester sur un « je ne sais pas » mais avec un éclairage malgré tout. Les Bots peuvent permettre de répondre à la fracture sociale, les élèves peuvent continuer d’apprendre à l’aide de cette nouvelle interaction. Les feedbacks instantanés, l’engagement ( par l’effet Wahou) réel, cela représente 2 des 4 piliers de l’apprentissage .

Cependant, sur l’engagement nécessaire aussi (1 autre des piliers de l’apprentissage), cela reste à voir, car celui-ci peut devenir superficiel (on consomme).

Un autre argument vient du fond on doit aussi les alerter sur les biais de représentation, la consommation écologique, la pensée normée, l’absence de fiabilités de sources.

Les défendeurs des Bots, viendront me préciser que les RAG permettent de limiter les hallucinations, mais on peut glisser vers une confusion pour les élèves entre Bots-RAG et LLM grand public. Je trouve cela dangereux.

En somme, cela pourrait être intéressant MAIS… Je suis dans le dilemme.

Le débat sur l’apport de l’IA est faussé dès le départ : on met en avant les réussites spectaculaires, rarement les échecs. J’en suis moi-même parfois complice, emporté par la hype. Arnaud m’a éclairé sur ce point (c’est ma caution quand je dérive et que je m’enflamme, c’est bien ce qui fait notre force, notre « contradiction lucidifiante »). De plus la plupart des défenseurs sont ceux issus des EdTech qui souhaitent vendre leurs services. Attention aux arguments commerciaux.

IV.La dissonance cognitive pour moi

Arnaud m’a remis en avant le syndrome du survivant, il y a aussi le biais d’ancrage.

C’est vrai que l’an passé, je commençais mes formations par « l’IA ne me fait toujours pas gagner de temps dans mon travail de prof », et c’est toujours le cas. La relecture est toujours dense, et on finit souvent par tout reprendre, MAIS, on s’enfermant dans la « logique de pensée du LLM » (je devrai plutot dire dans le machin que le LLM écrit), prisonnier d’une certaine norme.

En fait ce qu’il y a de plus bizarre, c’est que je prends conscience des dangers de l’IA et ma peur grandit de ne pas contrôler cette utilisation, et de l’autre, je reste enthousiaste face aux possibilités offertes (on ne s’enflamme pas, la scénarisation péda reste à ma charge, mais pour les reformulations, c’est pas mal, non ? Alors faut-il freiner l’utilisation ? Je serai tenté de dire oui, mais pour mieux y réfléchir.

Les enjeux économiques sont énormes : Les Edtech se pressent à nos portes. Entre promesse et réalité, il serait temps de prendre… le temps.

V.Conclusion

Face à l’enquête TALIS, peut-être notre prudence n’est-elle pas de l’arrogance, mais une forme de sagesse collective. L’IA reflète peut-être simplement notre société : fascinée par la perfection et l’instantanéité.

Mais l’apprentissage, lui, se nourrit d’imperfection, d’erreurs, d’essais et de temps.

Freiner, non pour refuser, mais pour comprendre, s’imprégner.

Car si l’IA nous pousse à aller plus vite, notre plus grand acte de résistance sera peut-être de continuer à penser… lentement.

Alors oui, ma position n’est pas confortable, tiraillée entre réflexions, envies et doutes.
Mais elle est sincère : j’expérimente, je doute, j’apprends, en prenant le temps, n’est ce pas ce qu’on demande à nos élèves ?

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